samedi 22 novembre 2014

Le partage des tâches dans un couple hétéro-avec-enfants : sexage, sexisme bienvaillant et reconnaissance

Un sondage avec un vocabulaire sexiste

Un article du Journal de Montréal sur le partage inéquitable des tâches entre les hommes et les femmes et sur la colère des femmes m'a créé un malaise par le choix des mots employés pour traduire la réalité des femmes. Les mots sont si importants! Et ceux employés sont les mots "tannées", "mécontentes" et "dépassées".

Selon moi, le choix de ces mots laisse transparaître du sexisme. Si on parlait d'hommes, on dirait probablement "en colère", "indignés" et "débordés". Parce que "être dépassé", c'est un peu comme de dire qu'on "devrait" pouvoir le faire, mais qu'on y arrive pas, que notre limite est trop basse... c'est culpabilisant. Alors que "être débordé", c'est factuel : il y en a trop à faire.

Et honnêtement, on devrait lire le mot "exploitées", car un conjoint qui ne partage pas les tâches de manière équitable abuse ainsi de sa femme et, n'ayons pas peur des mots : il l'exploite. Il se donne des privilèges/loisirs/temps/libertés sur le dos de sa partenaire de vie. C'est la domination masculine quotidienne, invisible, sournoise,  à travers les rôles sociaux de sexe dans un couple. C'est dégueulasse. Colette Guillaumin, une féministe radicale, parlait de "sexage", une forme d'esclavagisme, la pire et la plus sournoise, selon elle (à une époque où la femme était réellement "appropriée", passant de la propriété de son père à celle de son mari sans jamais être "majeure") pour traduire cette notion d'appropriation du corps et du travail des femmes (travail de reproduction et de soins aux enfants et à l'entretien du domicile), dans le fait de se mettre en couple et de fonder une famille (Guillaumin, "Pratique du pouvoir et idée de Nature (1) L'appropriation des femmes", p. 9).

Troubler la domination masculine, une chicane à la fois, et en subir les revers

Moi, ce qui me fâche le plus dans ma vie familiale, c'est que l'organisation (du quotidien, de la vie de famille, des soins de santé, des fêtes et autres événements importants, des loisirs des enfants, de leur/notre vie sociale) m'incombe "presque toujours" (pour reprendre les termes du sondage). Ce déséquilibre revient constamment dans nos chicanes. On y travaille, mais la socialisation est tellement forte! Au moins, je ne me fais pas répondre, comme des amies m'ont raconté, que, m'indignant, "je fais de la chicane".

De fait, troubler l'ordre établi, troubler les rapports sociaux, troubler la domination masculine intériorisé de notre conjoint, remettre en question les privilèges dont il n'a même pas conscience, ça n'est pas facile! Et dans ces cas, on ne parle jamais la même langue, on n'arrive pas à quantifier car c'est inquantifiable (comment quantifier la "charge mentale" qui repose "presque toujours" sur moi?), on sera souvent tenter de faire reposer les inégalités sur des différences individuelles (je suis leader, mon chum est réservé) ou encore culturelles (il est français, je suis québécoise - c'est un exemple, ce n'est pas mon cas, mais je l'ai entendu comme justification), le gars va vouloir nous "mecxpliquer" (mansplaining) LA réalité, se poser en être rationnel et calme et ramener notre colère à quelque désordre hormonal (SPM) ou à une émotivité (laquelle est posée comme négative et incompatible avec le rationnel, alors que c'est faux!) ou, pour les trous-du-cul (la rupture est alors une option envisageable), à un trouble intérieur psychologique ou une frustration refoulée inconsciente (rien n'est pire que les attaques à notre psyché quand la psychanalyse elle-même regorge d'armes sexistes pour nous discréditer!). Dans tous les cas, on voudra taire notre colère, discuter de notre contact avec la réalité (gaslighting) et, surtout, ne pas entendre et ne pas voir les privilèges.

La quotidienneté et le dur labeur "d'être-mère"

Je nous vois, nous les femmes, travaillant tard dans la nuit pour forger l'émerveillement et les souvenirs magiques de nos enfants! Quand ça m'arrive, je pense à des femmes comme Rose-Anna, dans Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy, en train de réparer le manteau de son enfant dont la santé est fragile pour qu'il ait le bonheur de retourner à l'école (lui qui adore l'école!) ou encore à Émilie Bordeleau, dans Les filles de Caleb d'Arlette Cousture, fabriquant des manteaux d'hiver, pour protéger ses enfants contre la misère et la froidure de cet hiver-là, à partir de vieux tissus industriels dont se servent les usines de pâtes et papiers de Shawinigan  récupérés dans la rivière (utilisée comme dépotoir par l'industrie), puis taillés et teints et enfin cousus (elle le fait en secret pour ménager la fierté de ses enfants, personne ne se doutera de la provenance de ces manteaux!).  Ce n'est pas étonnant que ce soit des écrivaines qui aient abordé la quotidienneté et le dur labeur des mères alors que ceux-ci sont grandement absents des romans réalistes et des romans du terroir français et québécois! - ce sont mes études littéraires qui parlent, faut bien que ça serve à quelque chose! - et c'est excessivement important de le remarquer pour prendre conscience que toute parole, tout point de vue censuré est également la censure ou le silence sur la réalité des opprimé-e-s.

Ce courage, cette créativité à partir de rien, ce travail acharné invisible pour les soins à nos enfants, je souhaiterais le voir chez plus d'hommes. Mais dans le contexte actuel de notre société inégalitaire, si c'était le cas de la majorité, ils obtiendraient de facto la reconnaissance et la visibilité qu'ils nous refusent (un peu comme ces chefs cuisiniers qui ont dérobé le savoir culinaire de leur grand-mère - matrimoine - pour en faire un "patrimoine", une carrière et parfois une fortune). Pour l'instant, ce qui arrive aux hommes qui "s'abaissent" à faire le travail féminin, c'est le rejet et le jugement sévère des "vrais-hommes".

Monette a peur des lavettes et des tapettes

D'ailleurs, Monette, à CHOI-Radio X semble en avoir donné un exemple éloquent à son émission le 17 novembre dernier (non, je ne renverrai pas à sa source ET je ne le citerai pas). Après avoir craché-vomi ses insultes misogynes dégoûtantes qui devraient, dans une société égalitaire, lui valoir la perte de sa job, une obligation d'aller en thérapie et probablement une rupture amoureuse et une rupture de toute vie sociale (voire même l'expatriation, l'excommunion et l'exgalaxiation - on l'enverrait en orbite autour de nulle-part avec son lave-vaisselle!), il s'est attaqué aux "faux-hommes" qui aiment vivre dans la propreté et qui n'exploite pas leur conjointe en partageant les tâches domestiques. Il les a traités de "gays" (ce qui, dans sa bouche d'homophobe-hétérosexiste, n'est pas un simple mot décrivant l'orientation sexuelle d'un homme, mais bien une insulte sexiste de "t'es pas un vrai-homme!", sous-entendu binaire "donc, t'es une femme, arke!") et de "pas-de-couilles" (ce qui, dans son langage cro-magnon, doit signifier quelque chose comme la perte des attitudes viriles de domination qui seraient, selon ses grandes connaissances anatomiques, logées dans les testicules et qui nous ramènent à une insulte sexiste "donc t'es une femme, arke!" - on peut aussi dire cette dernière phrase en se tapant la poitrine avec les poings en alternance).

C'est quoi la reconnaissance du travail des mères? C'est quoi le partage équitable des tâches?

Bien sûr, quand je parle de reconnaissance des tâches associées traditionnellement à "l'univers féminin", il va sans dire que ça n'est certainement pas un compliment de sexisme bienveillant ("ma femme est une vraie magicienne, la reine du foyer!" dit-il en la regardant ramasser la vaisselle pendant qu'il reste à la table pour jaser avec son ami), mais plutôt une reconnaissance qui se traduit par du concret : un partage égalitaire des tâches, responsabilités et soins ainsi que des finances, des loisirs et des libertés. Annie Cloutier a abordé cette question de reconnaissance dans son quiz sur ce qu'est un couple égalitaire, un texte qui est une excellente base de discussion pour les couples hétéro-avec-enfants :) que l'on soit une mère-à-la-maison ou une mère-qui-travaille-en-dehors.

Que serait l'enfance sans nous? Et, par extension, que seraient la vieillesse, la maladie, l'aide aux démuni-e-s sans toutes ces femmes qui travaillent dans l'ombre?

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