dimanche 2 avril 2017

Un producteur musical de Québec reçoit des menaces de féministes alors qu'il prône la diversité des genres

Depuis que le merveilleux groupe satirique Black Taboo est à l'affiche au Bar l'Anti à Québec, le producteur  Karl-Emmanuel Picard vit dans la peur. "J’ai reçu des menaces via les réseaux sociaux." De fait, de nombreuses féministes frustrées et [ajoutez l'insulte sexiste de votre choix, idéalement en lien avec la sexualité des femmes ← eurk, dégueu, je sais, vite réfugions-nous dans la porn - vous pouvez aussi vous inspirer à partir de celles proposées ci-après] ont proféré des menaces à son encontre afin de le forcer à annuler le spectacle.

"J’ai reçu des menaces 
via les réseaux sociaux." 
- Karl-Emmanuel Picard, 
producteur de l'Anti

Il est vrai que les féministes y sont allées vraiment fort avec des propos contenant menaces, agressivité et dénigrement des hommes :







Oui, moi aussi, j'ai des frissons de terreur en lisant ceci et je crains pour la sécurité de Picard! Comment les féministes peuvent-elles répandre ainsi le désordre et le chaos dans le cœur des Hommes ?

Malgré tout, bravant l'adversité, Karl-Emmanuel Picard refila son numéro de téléphone à toutes les intéressées. "[A]ppelle moi 418-265-1919. Merci. Karl" Il voulait parler. Il souhaitait un débat sain. 

Les fans de la place l'ont compris et ont rapidement entamé le dialogue sur les réseaux sociaux : 

 









 

Bien sûr, il ne faut pas prendre ceci au pied de la lettre! Comme les textes poétiques riches de Black Taboo, ce sont des phrases à prendre au second degré! Où est le dépassement du premier degré? Je ne sais pas... mais puisqu'ils le disent et qu'ils sont si nombreux et agressifs... !

Incapable de dormir, Karl-Emmanuel Picard chercha désespérément à comprendre les critiques des féministes. Comme plusieurs fans l'ont expliqué sur la page facebook de l'Anti, c'était pourtant très simple à comprendre : les féministes ne voient pas le second degré des paroles hautement poétiques de ces virtuoses du rap que sont les membres de Black Taboo. Aussi, quand elles entendent ceci :  
  • «Envoye la féministe viens icitte m'as t'percer», «Moi quand j'entends arrête cé l'temps d'continuer/La dick entre les chicklets vas-tu toute avaler »;
elles comprennent cela :
  • «Envoye la féministe viens icitte m'as t'percer», «Moi quand j'entends arrête cé l'temps d'continuer/La dick entre les chicklets vas-tu toute avaler ».
Probablement que leurs fans aussi, d'ailleurs... car c'est ce qu'ils ont immédiatement lancé aux féministes face aux critiques de celles-ci... et cela semblait être des menaces et des appels au viol. Enfin, on ne sait plus s'il y a plusieurs degrés de sens... 7... peut-être plus.

Non content de cette interprétation limpide, Picard chercha le sens ailleurs (c'est-à-dire dans l'océan des clichés antiféministes) : EURÊKA ! J'AI COMPRIS ! CES FEMMES DÉTESTENT LES HOMMES ! Ainsi, en homme de solution, il proposa : 


De fait, son objectif était de promouvoir la diversité des genres musicaux... un concept généralement cher aux féministes. Quelle déception pour lui : la diversité ne signifie pas de mettre à l'affiche des groupes misogynes, des groupes non misogynes et des groupes de filles. Dommage. La vie pourrait être si simple si on appartenait toutes au groupe privilégié des hommes blancs, n'est-ce pas? On rirait ensemble de la culture du viol! On serait peut-être amis?

Les féministes n'étaient toujours pas contentes. Elles sont allées manifestées devant le bar au début du spectacle malgré les menaces des fans et malgré leurs attitudes méprisantes et misogynes.




Vidéo : Frédérique Paule, https://www.youtube.com/watch?v=WOTvdiQ3MmY

Heureusement, les disciples de Black Taboo sont là pour protéger la misogynie, leur bar et leur groupe chouchou. En véritable de chevaliers de la culture du viol, ils ont répondu avec promptitude et intempérance aux diffamations féministes, garantissant à la culture machiste encore de bien longues années.



Vidéo de courtoisie : https://vimeo.com/211229893

Ils ont par ailleurs été nombreux à donner 5 étoiles à la page facebook du bar. Les conséquences de ces événements sont faciles à percevoir : plus de macho à l'Anti et plus aucune féministe ou proféministe. On s'ennuie de l'AgitéE...

Cependant, les féministes veillent. Au nom de l'égalité entre les sexes et de la sécurité des femmes (la culture du consentement), elles ont frappé ce samedi et elles frapperont encore.

Bravo à mes camarades féministes.
Honte aux violeurs et à leur supporteurs et supportrices!
Honte à tous ceux et celles qui ont proféré des insultes sexistes... ça rejaillit sur toutes les femmes (leur mère, leur soeur, leur fille, leur amie).



samedi 26 décembre 2015

L'Osti de jeu, la culture du viol, le marketing des fêtes et le privilège des hommes québécois

L'Osti de jeu encourageait la culture du viol, la répandait joyeusement sous un air de fête dans les partys de Noël québécois jusqu'à... prochainement, janvier 2016. Après que Jinny Mailhot, une femme de Sherbrooke ait envoyé une lettre à la compagnie pour dénoncer la culture du viol représentée par trois (3) des cartes du jeu, le fabricant accepte de les retirer.

Sur lesdites cartes, on peut lire (couvrez-vous les yeux : culture du viol) :
- Jamais trop jeune, juste trop étroite
- Une ruelle idéale pour un viol
- Un viol de groupe

Ce sont des cartes réponses, c'est supposé répondre de la façon la plus drôle à une carte noire. Un peu comme le jeu super drôle auquel on jouait (sans avoir à acheter quoi que ce soit) une fois les enfants couchés qui consistait à écrire des segments humoristiques (généralement salés) puis leur réponse en les lisant ensuite de façon désordonnée par le hasard. Les combinaisons étaient souvent hilarantes!

Humour québécois macho nouvelle génération

Évidemment, l'humour grossophobe et sexiste se trouve sur d'autres cartes, moins condamnables, tout près de l'humour pipi-caca de notre enfance qui nous fait encore rigoler. Le tout fait clairement hommes québécois "ironiquement macho", blaguant sur leur mère mais n'osant plus sur leur blonde parce que c'est "passé date" plutôt que proféministe, ça fait "mononcle" et ça paraît mal. C'est d'une autre génération d'humour macho. Pas étonnant, ce sont quatre hommes qui sont propriétaires! C'est leur privilège d'hommes québécois de ne pas voir de problème dans des segments pro-viols, pro-pédocriminels ou sexistes! J'aimerais être aussi imbécile heureuse! ... si c'était sans conséquence!

Ce ne sera pas pour ce Noël-ci, par contre. 

Ils n'ont pas pu stopper la production à temps. Bien qu'ils aient été interpellés, selon leurs dires, "il y a quelques mois"; bien que des féministes aient dénoncé les cartes très problématiques déjà l'an dernier, bien que la nouvelle production ait été lancée en novembre, bien que la teneur des cartes est si inacceptable qu'elle aurait valu d'ouvrir tous les jeux pour les détruire avant livraison, bien que, bien que... Ben non! C'est pas SI important. À la limite, selon des internautes sur leur page, retirer les cartes équivaut à censurer (toujours cet argument vide!). Mais pourquoi les producteurs du jeu ne les ont pas retirés?

« On est probablement parmi les meilleurs vendeurs cette année », se félicite Joël Gagnon, copropriétaire du Randolph Pub Ludique et directeur de projet pour L’osti d’jeu, à Montréal, dans un reportage de TVA.

Je ne vais pas les féliciter. 

On ne doit pas applaudir une compagnie qui fait marche arrière une fois leur produit critiqué pour des propos qui sont objectivement inacceptables, pédocriminels et sexistes.

Contrairement à certaines de mes amies féministes et aux près de 400 personnes qui ont "liké" la publication des propriétaires du jeu à ce sujet sur leur mur facebook, je ne vais pas les féliciter, franchement!

On ne va pas féliciter un fabricant qui fait un jeu de société destiné aux hommes (les agresseurs dans 99 % des cas), avec le langage des dominants, contre les victimes d'agressions sexuelles (des femmes et des filles dans 82 % des cas, un homme sur 6 et une femme sur 3 dans la population générale) alors que ce jeu sera joué dans les partys de famille, un contexte propice aux agressions sexuelles (85 % des agressions sexuelles sont commises par une personne connue de la victime).

On ne va pas les applaudir alors que l'un des segments est pro-pédocriminels (le mot pédocriminel remplace le mot pédophile qui, par son étymologie -phile = aime/ami, était une banalisation des agressions sexuelles commises sur des enfants), quand on sait que les 2/3 des agressions sexuelles sont commises sur des moins de 18 ans! (sources ici)

Soyons honnêtes, comme on dit! Soyons honnêtes! C'est dégueulasse!

Joël Gagnon (interpellation directe du directeur du jeu), je ne peux pas croire qu'il y a des fabricants de jeux de société qui ont trouvé drôle d'écrire "Jamais trop jeune, juste trop étroite" sur une carte de jeu. L'enfant violé à qui on a déchiré ses parties sexuelles va-t-il la rire? Celle qui a été blessée, irritée, meurtrie, même consentante? Qui la trouve drôle pour de vrai? Votre équipe? Sans joke?!

Pourquoi enseigne-t-on, implicitement, aux hommes que de blesser-avec-un-pénis est drôle? que de faire saigner une fille lors d'une "première" pénétration est normal? Ou bien c'est ce que votre équipe croit?

À quel degré d'objectivation des filles et des femmes est-on rendu quand on peut croire/affirmer qu'être "juste trop étroite" cause un problème à l'homme en premier lieu?

Et le segment "jamais trop jeune", je n'en parle même pas... il me donne le goût de vomir.
‪#‎voleurdenfance‬ ‪#‎pédocriminel‬ ‪#‎sociétépédo‬


Sans compter de l'effet de banalisation qu'ont les "jokes de viol". Les jeunes (ben oui, c'est interdit aux enfants, mais les grands-jeunes seront présents!) voient les mononcles rire du segment pro-viol et pro-pédocriminel, les matantes sont mal à l'aise mais se taisent parce qu'elles ont elles-même été socialisées dans cette culture du viol et les victimes sentent leurs tripes se tordre de douleur à cette nouvelle agression. Les garçons intériorisent que c'est drôle, que le viol est si irréel, que ce n'est pas menaçant pour eux; les filles intériorisent la menace sous-jacente qui leur est faite. Et hop! On socialise à la culture du viol!

Bref, je ne vais ni les applaudir, encore moins acheter leur jeu modifié, ni même mettre un lien vers leur page ou leur site sur mon blogue. Depuis quand être "moins dégueulasse" est-il digne de félicitations? Depuis quand on tape sur l'épaule de celui qui a fait mal à l'autre et qui ensuite "retire son geste" en s'excusant? Depuis quand on leur fait de la pub?

Parce que, après tout, c'est québécois? Ça sent la chemise carreautée et la ceinture fléchée?
Pis celles qui font les tartes, servent le buffet, débarbouillent et couchent les enfants, elles ont-tu le droit d'appartenir à la culture québécoise aussi même si on n'a aucun symbole pour elles, aucune référence culturelle non-sexiste?

La personne qu'il faut féliciter, c'est Jinny Mailhot et son initiative de dénonciation de la culture du viol. C'est elle qu'il faut féliciter :
FÉLICITATIONS!




vendredi 20 novembre 2015

Ma carte de souhaits occidentale en cette journée internationale des droits des enfants

Journée internationale des droits des enfants aujourd'hui. C'est une journée tellement importante pour souligner les droits des enfants de la Convention relative aux droits de l'enfant adoptée par l'ONU le 20 novembre 1989 et que nous soulignons chaque année à cette même date.

Dans ma carte de souhaits occidentale :

  • que les enfants soient partout les bienvenus et que, conséquemment, les lieux soient adaptés à leur présence (un banc sous chaque lavabo dans les toilettes publiques pour qu'ils puissent se laver les mains et que maman ne se blesse pas le dos!);
  • que le 5-10-15, cette soit-disant pratique éducative du sommeil de l'enfant fortement encouragée par une "spécialiste" du sommeil des bébés qui n'a en réalité aucune formation universitaire dans ce domaine, soit considéré comme une pratique de négligence qui nuit au bien-être et au développement des bébés (bien sûr, c'est la pratique qui est ciblée et non pas le fait de laisser pleurer un bébé, à certains moments précis, parce qu'aucune autre option n'est réalistement ou humainement possible -- on comprend, certes, que cette situation puisse arriver, même dans les foyers les plus bienveillants);
  • que des rampes d'accès soient obligatoires dans tous les commerces et endroits publics (pour les poussettes et personnes à mobilité réduite!);
  • que tous les adultes se sentent responsables du bien-être de tous les enfants qu'ils côtoient (Article 19 – Le droit d’être protégé contre les mauvais traitements);
  • que les compagnies qui commercialisent les voitures incluent des bancs d'auto sécuritaires et durables dans tous leurs modèles;
  • que tous les parents puissent trouver dans leur entourage des personnes-ressources pour répondre aux besoins de leurs enfants et éviter des situations de négligence par incapacité temporaire du ou des parents responsables;
  • que Hydro-Québec, une entreprise d'état qui NOUS APPARTIENT, n'ait plus le droit de couper l'électricité dans les foyers où vivent des enfants ou tout autre personne vulnérable; 50 000 foyers sont coupés d'électricité entre le 1er avril et le 1er décembre : imaginez de ne pas pouvoir chauffer votre maison/appart en ce moment! de ne plus pouvoir réfrigérer votre nourriture! de perdre toutes vos réserves du congélateur! de ne plus avoir l'eau chaude pour vous laver! de ne plus pouvoir compter sur votre poêle pour cuisiner! et c'est encore pire depuis l'installation des "compteurs intelligents" qui facilitent encore plus ces coupures (Article 27 – Le droit à un niveau de vie correct / Article 37 – Le droit à la protection contre la torture et la privation de liberté);
  • que tout enfant ait accès à la nourriture et aux vêtements dont il a besoin, sans égard au revenu de ses parents, à leur occupation ou autres considérations économiques fondées sur le travail salarié et la méritocratie; corollairement, que tout discours voulant que la nourriture se mérite ou qu'elle se gagne soit considéré comme un discours haineux;
  • que tout type de discours haineux propagé dans l'espace public, qu'il touche directement un enfant (on pense à "l'humour" douteux de Mike Ward et ses supporters) ou qu'il touche une catégorie de personnes (prestataires d'aide-sociale par ex., je pense au contenu du rapport Payette contre les radios-poubelles) soit sévèrement puni et immédiatement censuré (oui, la censure dans ces cas-là, car on peut TOUT DIRE avec respect), car cette violence FINIT TOUJOURS PAR SE RENDRE AUX OREILLES DES ENFANTS qui appartiennent ou qui descendent de ces catégories de personnes ou des personnes elles-mêmes, soit par les médias que les enfants consomment également, soit par leurs pairs à l'école ou ailleurs.

On pense souvent aux droits des enfants qui vivent dans des conditions extrêmes comme les réfugiés, les habitants des pays en guerre, des pays pauvres, les enfants-soldats, etc., mais on oublie ceux du "quart-monde" qui sont pourtant les plus près de nous.

Il y aurait certainement d'autres souhaits à faire, je vous invite à me faire des suggestions et nous compléterons cette carte de souhaits ensemble!

lundi 9 mars 2015

Tu es enceinte? Quelle bonne nouvelle ! - Et si ça n'en était pas une?

Les grossesses non-désirées : un vilain tabou... non! un déni complet!

Il existe un espèce de consensus social hypocrite autour de la grossesse : c'est TOUJOURS une bonne nouvelle! Ainsi, si une femme annonce qu'elle est enceinte, on lui répond d'emblée : "Félicitations!" ou "Je suis super contente pour toi!" ou encore "Quelle bonne nouvelle!". Un peu comme, quand une personne nous annonce un décès dans sa famille, on fait une face triste et on articule un "je suis désolée" ou "mes sympathies" ou encore "je t'offre mes condoléances". Dans les deux cas, on présuppose des choses dont on ne sait rien. Pour certaines personnes, la mort d'un proche est un soulagement : la personne souffrait (maladie, perte d'autonomie) ou la personne a causé d'énormes souffrances à ces proches (abus, manipulation, violence). Pour certaines femmes enceintes, la grossesse n'a rien de réjouissant... et les sentiments envers le bébé à venir peuvent être ambivalents.

Pourquoi ne pas simplement demander : "Tu es enceinte? Comment te sens-tu?" et attendre que la personne réponde : "Je suis tellement contente!" ou "Je ne sais pas trop, je ne m'y attendais pas" ou encore "ben, je suis pas certaine que je vais poursuivre...".

Vivre une grossesse non-désirée nous met en face de ce consensus hypocrite et révèle aussi ses failles. Il s'en suit, à chaque annonce du pourquoi je dois manger maintenant ou pourquoi je m'éloigne et me couvre le nez, que les gens réagissent en me félicitant, ce qui crée un grand malaise. Puis j'explique que je vis une grossesse non-désirée et que c'est difficile vu que je suis très malade enceinte. Les gens me regardent alors généralement avec un profond étonnement, comme si j'étais anormale, alors que je suis si sincère!

Trois choses ici :
  1. On fait semblant que les grossesses sont toujours prévues et toujours désirées. On se dit que, même si ce n'est pas le cas pour toutes les femmes, ce doit être le cas de la majorité, aujourd'hui, alors que la contraception existe et que l'avortement, en cas de "problème" est possible. On ignore superbement la réalité de la maternité! On joue les Hommes civilisés qui contrôlent la nature!
  2. On fait semblant que les grossesses sont faciles et que les "petits" désagréments sont vite oubliés, alors que les grossesses ont de multiples impacts et laissent des séquelles à long terme. Faciles pour certaines femmes, elles sont à peu près toujours exigeantes... et pour certaines, carrément invalidantes.
  3. On fait semblant que la société fournit les aménagements et dédommagements nécessaires pour les vivre dans la joie. On nie le fait que la société sanctionne sévèrement la maternité de plusieurs manières.
Bref, on nie l'exclusion et l'isolement vécus par les femmes, les nombreuses atteintes à leur liberté, la perte de leur autonomie et de leur indépendance ainsi que les conséquences négatives à court, moyen et long termes. De plus, on empêche les femmes d'exprimer leur mécontentement ou même simplement de constater ces faits comme étant réels dans notre société patriarcale.

Il s'agit, par ce simple "félicitations, quelle bonne nouvelle!" de l'imposition d'une double contrainte : tu dois être contente d'être enceinte parce que porter la vie est une chose merveilleuse (c'est écrit dans le ciel du patriarcat), et, tu ne dois pas te rendre compte que ça te désavantage beaucoup et pour toujours dans l'organisation du monde actuel.

On rappelle même, gentiment, aux femmes enceintes, que tous ces petits maux ne valent rien comparé au fait de mettre au monde un beau bébé en santé (dit avec le plus beau des sourires Crest - ce qui est le corollaire du "le plus important est que ton bébé soit en santé" rappelé à une femme ayant accouché qui se plaindrait qu'on lui a charcuté le corps et qu'on lui a retiré toute sa dignité lors de son accouchement).

Mythe # 1 : la grossesse est, le plus souvent, désirée et planifiée.


Selon des estimations, 40 % des grossesses seraient imprévues au Canada. C'est presque la moitié des grossesses! De ce nombre, la moitié conduira à une interruption volontaire de grossesse (avortement) et l'autre moitié sera menée à terme et conduira à un bébé.

Pourtant, on n'entend rarement une femme dire : c'est une grossesse imprévue. Bon, en fait oui, je l'ai entendu, dans des discussions intimes entre femmes. Mais un couple annonçant la venue d'un enfant en disant que "c'était une surprise"? Non, jamais.

Pis encore, on n'entendra jamais une femme annoncer sa grossesse en disant : "Je compte l'interrompre, je ne souhaite pas avoir un enfant [ajouter la raison de votre choix : maintenant, avec lui, sans conjoint-e, dans ce contexte, vu mes projets actuels, etc.]". L'avortement est si tabou! On sait que pour 100 naissances, il y a 29 avortements au Canada. Mais faudrait surtout pas le dire. En gros, ça veut dire que pas mal de femmes en ont vécu. Qui en parle? Ouvertement? Même plus de 40 ans après le Manifeste des 343 femmes qui avaient osé dire ouvertement, en 1971, qu'elles s'étaient faites avorter pour réclamer une dépénalisation et une légalisation de l'avortement sécuritaire et accessible!

On fait un terrible déni sur le contrôle de notre sexualité et de notre fertilité. On fait semblant que les méthodes de contraception actuelles, TOUTES centrées sur le corps de la femme dans le cas des méthodes chimiques/hormonales - la femme qui n'est fertile que 24 à 48 h par mois, contrairement aux hommes qui sont fertiles 100 % du temps - sont infaillibles. Pourtant, des fiabilités entre 80 % et 99 % selon les différents contraceptifs, ça en fait pas mal qui tomberont enceintes malgré leurs précautions! et pas mal d'hommes qui vont procréer sans l'avoir voulu!

De son côté, l'homme qui ne souhaite pas d'enfant (pour l'instant ou pour de bon) est pas mal limité dans ses choix : il n'existe que la capote! Tant pis si tu aimes les rapports "au naturel"... tu vas devoir te fier sur une autre personne pour t'assurer de ne pas procréer... ou alors aller vers une méthode finale comme la vasectomie. Parce que si l'homme procrée, il ne lui appartient pas le choix de poursuivre ou non la grossesse (et les raisons en sont légitimes, malgré un article masculiniste épouvantable sur la "paternité imposée" sur Wikipédia, dont l'auteur mascu crie au complot féministe et nie le droit des femmes de disposer librement de leur corps, même une fois enceintes!). Il semble pourtant que les hommes (qui développent les contraceptifs) ne s'en préoccupent pas trop. Est-ce parce que, de toute façon, ils peuvent encore trouver des façons de ne pas payer pour l'enfant, de ne pas se faire reconnaître comme père ni d'en prendre soin? Anyway, sur le fond, je suis d'accord : le spectre des possibilités en matière de contraception masculine est médiocre et retire aux hommes leur responsabilité face à la conception d'un enfant, face à leur rôle de géniteur.

Cette situation est inacceptable, mais elle continue de prévaloir : la responsabilité de la contraception incombe à la femme ainsi que les conséquences sur sa santé et son corps (voir les multiples risques des différentes méthodes de contraception ici ou ici; en général, les sites d'information ne parlent que de l'efficacité contraceptive sans nommer les risques, ce qui est une désinformation outrageuse!).

Une fois que la femme choisit de poursuivre sa grossesse, elle est réputée désirer l'enfant et être heureuse de son état / de la situation. On peut donc lui lancer un "félicitations" en toute ignorance de cause!

Conséquemment, on devrait toutes être contentes d'être enceintes, puisque c'est toujours un choix!

En vérité, on n'imagine pas une grossesse non-désirée. On est incapable de le faire. On imagine une grosse imprévue ou surprise, mais une grossesse que la femme choisit de poursuivre même si elle ne l'a pas désirée? Impossible! L'avortement existe!

Fait-on semblant que l'avortement est un choix facile? Même si on sait tout le tabou dont il est entouré, même si on sait que l'on vit dans une société dont les valeurs judéo-chrétiennes autour de la vie prévalent encore, même si on a entendu les discours pro-vie scandalisés, complètement dénués d'une analyse sociologique et encore moins féministe sur le sort funeste des enfants dont on a forcé la naissance et sur celui des femmes dont on force le corps à poursuivre malgré tout une grossesse non-désirée? Non, on sait que l'avortement est un choix souvent difficile, mal accompagné, tabou, une expérience réduite au silence et aux jugements.

Pourquoi faire semblant que toutes les femmes pourront ou voudront y avoir recours en cas de grossesses non-désirées? Pourquoi ce déni de la réalité de la naissance : la vie fait souvent son chemin malgré nous, malgré tout! Nous sommes des êtres de nature qui ne contrôlons pas nos corps! On joue tellement à la société civilisée et avancée! C'est d'un grotesque ridicule! Pourtant, c'est en faisant ce geste animal (parfois bestial) millénaire de l'accouplement que la plupart d'entre nous se reproduise!


Mais nous, les humains, on veut faire semblant qu'on n'est pas des animaux. Nous, on planifie, on organise, on contrôle. Il est commun d'entendre dire : "On s'essaie pour un bébé, là". J'ai envie de dire que ces couples représentent plutôt la proportion de couples moins fertiles qui auront peut-être besoin de soutien médical pour la procréation, mais je n'ai pas de données pour appuyer cette hypothèse. Je la laisse donc telle quelle. Cette représentation du couple fondant une famille est valorisée : ce sont les couples "à leur affaire". Ceux qui prévoient. Ceux qui sont en contrôle.

D'un autre côté, si on annonce une grossesse alors qu'on n'a pas réuni les conditions jugées idéales pour l'éducation des enfants - un couple stable, une maison, les études terminées -, on se fait demander : "Est-ce que c'était prévu?". Façon amicale de demander si c'est un "accident". Et être un "accident" est quelque chose supposé comme négatif. Ça sous-entend qu'on n'a pas désiré l'enfant, parce qu'on n'a pas eu l'occasion de cibler notre jour d'ovulation pour avoir un rapport sexuel de conception prévu. Mais en quoi "tomber" enceinte est-il négatif?

Là, ça devient carrément ironique! Tu tombes enceinte sans le vouloir : c'est toujours négatif. Tu annonces ta grossesse : c'est toujours positif. Au moins, soyez cohérent-e-s! Et ma vision toute personnelle de ce qui se passe dans mon corps? Aucune place.

Une femme doit-elle se sentir coupable de sa fertilité? ou de sa sexualité active? J'ai entendu des commentaires parfois si peu empathiques pour celles qui vivent une grossesse non-désirée. "Dire qu'une telle est enceinte et qu'elle n'est pas contente alors que moi, c'est tout ce que je voudrais!". Postuler que toute personne réagira de la même manière dans des contextes très très différents (grossesses non-désirée versus difficultés reproductives) est une réaction de jalousie puérile et, pour la personne visée, un déni de son vécu négatif par rapport à la grossesse. C'est presque mesquin... ou alors, c'est d'une immaturité déconcertante! (et pourquoi on se fait ça, entre femmes, déjà?)

En même temps, comme on est supposée être contente de porter la vie (ou le désirer ardemment si le projet n'est pas possible maintenant), la personne qui se fera le plus juger ne sera pas celle qui désire devenir mère... mais celle qui le refuse. La fausse-femme qui ne respecte pas son destin biologique et qui se permet d'avoir une sexualité hétérosexuelle (de s'exposer aux risques). La déjà-assez-mère qui n'en veut plus un autre : elle "devrait laisser la chance aux autres" (commentaire déjà entendu - comme si les bébés conçus de façon non-désirée étaient retirés de l'utérus des mères qui les désiraient! - comme si la femme avait voulu en priver une autre en vivant cette situation qu'elle ne veut pas vivre!).

Mythe # 2 : Les petits désagréments de la grossesse sont vites oubliés

Celui-ci me fait grincer des dents. Non seulement il est le plus souvent dit par des femmes à d'autres femmes (mais il est aussi écrit dans les livres sur la grossesse et représenté dans les médias ainsi que dans la production culturelle, laquelle est surtout le fait d'hommes), mais il est dit comme une obligation au silence ou comme un déni. Si on se plaint, on est classée parmi les frustrées de la maternité, même lorsqu'on la vit, somme toute, positivement. Ces monstres qui ne savent pas apprécier ou, petite pointe, qui n'étaient peut-être pas faites pour vivre la maternité (sous-entendu qu'elles ne correspondent pas à la féminité, que ce ne sont pas de vraies femmes - en plus, elles doivent être féministes!). C'est le corollaire du "si j'ai mis des enfants au monde, c'était pour m'en occuper", souvent entendu pour critiquer ces égoïstes de mères qui osent envoyer leur enfant à la garderie (peu importe le contexte qui justifie ce choix et les différences socio-économiques qui permettent aux unes de se libérer du temps et qui ne le permet pas aux autres).

À tel point que, quand une femme vit une première grossesse, il n'est pas rare de l'entendre constater : "Je ne savais pas du tout que c'était ça être enceinte... je n'imaginais pas autant de changements en moi, autant d'énergie à donner, autant de sacrifices". Ben oui, il existe une espèce d'habitude sociétale dont le but est de taire les réalités de la grossesse.

Les livres de puéricultures, dans les chapitres traitant de la grossesse, emploient des termes qui minimisent la réalité : "petits maux de grossesse", "certaines femmes ont des nausées, il suffit généralement de manger un peu avant de se lever pour les calmer", "reposez-vous le plus possible, lors d'une pause au travail ou en rentrant le soir à la maison", "demandez à votre conjoint de vous aider avec les tâches ménagères" (que vous ne partagiez pas encore, bien sûr!). On peut en lire partout sur les sites traitant de la grossesse : "La grossesse est un moment de bonheur, mais elle est quelquefois gâchée par des petits tracas" (Auféminin.ca - il y a l'impératif d'être heureuse et l'atténuation de la réalité). "Les nausées, si elles se manifestent, interviennent principalement au 1er trimestre de la grossesse et disparaissent au plus tard à la fin du 3ème mois" (PasseportSanté.net - les nausées disparaissent pour toutes les femmes! tant pis pour les nombreuses anormales qui dépassent ce délai!). En atténuant ainsi le vécu de la grossesse et toute son exigence physique et mentale, on nous fait passer pour des folles puisque nos réactions ne peuvent qu'être disproportionnées si la réalité correspond à ce qu'"ils" disent! 

Je préfère nettement ceci : "Si votre partenaire, un membre de votre famille ou une amie souffre de nausées, voici ce que vous pouvez faire pour l’aider : Les nausées ne font pas partie de son imagination. Elles sont réelles, désagréables et très courantes chez les femmes enceintes. Les
nausées touchent 85 % des femmes" (MotherRisk.org).

De fait, plusieurs discours psychologisent les symptômes négatifs ou difficiles de la grossesse. J'en ai entendu dans mon entourage, mais également chez des professionnel-le-s de la santé. "Rejet inconscient du bébé", "Non-acceptation de la grossesse", "Non-acceptation de sa féminité", comme si c'était toujours de la faute de la femme! Personne ne penserait à psychologiser une gastro... C'est un affront épouvantable à l'intelligence en plus de nier le vécu de la femme enceinte et de lui refuser l'empathie qu'on donnerait à toute personne souffrant de nausées et vomissements. "Les personnes qui souffrent de nausées et de vomissements se sentent toujours très mal, même sans être enceintes. Malheureusement, il est possible que certaines personnes ne prennent pas votre état au sérieux. Cela peut entraîner un sentiment de colère et d’isolement." (MotherRisk).

On nous place un peu dans un contexte de performance : on doit réussir sa grossesse... et réussir, ça veut dire avoir l'air épanouie comme jamais. Parce que c'est bien connu, la grossesse rend lumineuse : le teint, les cheveux, les ongles! Quelle joie! Entre deux nausées, je regarde mes ongles et je me sens si heureuse! (lisez le sarcasme).


Rares sont les livres ou les sites qui mentionnent des chiffres basés sur la recherche. De toute façon, on est trop concombres, nous, les femmes enceintes, pour comprendre les pourcentages. Et puis, la grossesse, c'est si merveilleux! Pourquoi s'empêtrer dans la recherche et les chiffres compliqués?

Tout le monde me répète que les nausées devraient cesser bientôt... à une quatrième grossesse et rendu à 33 semaines, vous souhaitez toujours vous rabattre sur des croyances plutôt que sur l'expérience que j'en ai? À combien de grossesses, je deviens crédible pour parler de moi-même et de comment je vis la maternité dans mon corps? (oui, le ton est irrité)

Au cinéma et à la télé, comme ce monde appartient surtout à des hommes, c'est leur imaginaire ou leur vision de la grossesse qu'ils mettent en avant-plan : vision sexiste de surcroît. Ainsi, ils ridiculisent la maternité : affaire de caprices, les difficultés à s'alimenter enceinte sont tellement drôles! La femme a des envies soudaines, on dirait qu'elle est hystérique! Ses émotions sont à fleur de peau, elle s'émeut devant rien (comme si d'énormes changements dans sa vie et dans son corps n'étaient pas en train d'avoir lieu...). Les envies de vomir sont soudaines et un simple aller à la salle de bain suffit à tout remettre en place. Ils n'ont jamais eu à dealer avec des heures de nausées durant lesquelles chaque petite odeur peut à tout moment faire remonter le maigre repas qu'on a réussi à avaler! Ils n'ont jamais vu des yeux entourés de petites veines brisées à force de vomir... C'est si cute, une femme enceinte (dans le sens de petit chien à froufrou ridicule)! Et ça accouche toujours en perdant les eaux dans un endroit inattendu, en hurlant ensuite dans un taxi pour aller à l'hôpital et en grognant 2 minutes, couchée sur le dos, pour finalement que le médecin sorte le bébé en annonçant le sexe et que le père, toujours personnage principal des films/séries, fasse quelque chose de loufoque et de généralement immature (qu'il n'exprime pas d'émotions, surtout).

Notre culture a de quoi nier la condition des femmes, en particulier des mères et en particulier des femmes enceintes. Notre culture a de quoi mal nous préparer à ce rôle. En conséquence, une femme qui vit des maux qu'elles ne jugent pas "petits" se sent anormale. Une femme qui n'est pas épanouie, enceinte, se sent anormale.

Maintenant que je parle ouvertement de mon vécu négatif enceinte, plusieurs femmes me disent "moi non plus, je n'ai pas aimé être enceinte". Les autres nous perçoivent aussi comme anormales et tentent à tout prix de trouver la solution miracle qui nous fera vivre notre grossesse conformément à ce qui doit être (à ce qui est prévu dans nos croyances négationnistes patriarcales!). La maternité, c'est un acte si naturel, que c'est forcément facile! Et comme ce sont les femmes qui le font, c'est sûr que c'est super facile! Autant que s'occuper d'enfants, tout le monde peut le faire! (croyances sexistes très répandues et fondées généralement sur l'ignorance et sur les mythes)

Surtout, être cette femme enceinte heureuse et épanouie! 11e commandement. Surtout, ne pas avoir l'air d'être en train de fabriquer un bébé avec toute l'énergie et les inconforts que ça commande. 12e commandement. Surtout, rester productive (commandement capitaliste machiste, puisque la maternité est une forme de production). Une mine d'or pour les compagnies pharmaceutiques dont les produits sont destinées aux femmes enceintes!

Enfin, j'ai traité surtout de nausées, mais j'aurais pu parler des "souvenirs" de la maternité laissés sur le corps : peau d'orange, vergetures, modification de l'aspect des seins, déchirure/s de la vulve, parfois du périnée, incontinence et/ou rééducation périnéale (à nos frais). Ces souvenirs ne sont pas tous négatifs. Ce sont des traces de la maternité que beaucoup de femmes conservent et que la société photoshope et cache pour entretenir une image de femme-jouvencelle peu importe son âge et son vécu (et dont Airoldi se fait un devoir de soumettre à l'inquisition).

Certaines femmes vivent avec des corps et des expériences de blessures à la suite d'une grossesse qui leur demandent de faire un processus de guérison ou de vivre un deuil : épisiotomie, non-respect de l'intégrité et de la dignité par le personnel soignant, infantilisation au moment de l'accouchement, interventions inutiles ou trop empressées, interventions sans consentement, déchirures profondes, etc.

Mais on est supposée tout oublier après avoir reçu le bébé dans nos bras, comme on est bêtes! Pourtant, ça m'a pris 2 ans pour me remettre de mon premier accouchement tant j'étais comme un animal blessé à la suite de la dépossession de mon corps et de mes moyens que j'y ai vécue et de ma confiance brisée dans mes capacités de femme. En me remémorant le contexte, je me suis pardonnée et j'ai compris que j'ai alors fait de mon mieux.

Comme la société ne reconnaît ni l'étendue ni la diversité des réalités de la grossesse, comment y serait-elle accueillante et adaptée??? IMPOSSIBLE!

Mythe # 3 La société fournit les aménagements et dédommagements nécessaires pour vivre la grossesse dans la joie

Quand on pense que le personnel médical continue de proposer aux femmes d'accoucher en position couchée ou semi-assise, alors que ces positions ont été démontrées comme nuisant à l'accouchement en altérant le processus naturel soutenu par la gravité et la mobilité du sacrum et en augmentant les risques et le nombre d'interventions médicales (voir "Une naissance heureuse" d'Isabelle Brabant), on se dit qu'on est vraiment loin d'une société adaptée aux femmes enceintes et aux mères.

Quand on pense au fait que les livres écrits par des spécialistes nous mentent au sujet des symptômes de grossesse vécus par les femmes, on se demande : qui reconnaîtra notre réalité?

Quand on pense aux pauvres bébés sur lesquels des pseudo-spécialistes-auto-proclamés écrivent des mensonges honteux, alors que leur formation/compétences équivalent à la crédibilité de mon oncle Jean-Louis (faux nom) sur l'éducation de mes enfants (ben oui, je parle de Brigitte Langevin et de sa méthode du sommeil!), on se dit que ce n'est pas pour demain la grande révolution féministe pro-maternité-intégrée-dans-la-société! (voir ma liste bibliographique à ce sujet!)

De fait, devenir mère est source de sacrifices. C'est de l'abnégation. Pas juste parce qu'on ne contrôle plus quand on mange et quand on dort, mais surtout (et c'est ça qui est injuste), parce que la société nous exclut et nous sanctionne durement pour longtemps. On perd certaines occasions de travail ou de contrat; notre profil ne correspond plus à celui recherché (une personne disponible, présente, qui s'absente peu et qui n'a pas d'horaires ou de contraintes); notre mode de vie est incompatible avec le monde du travail ou des études, les aménagements sont insuffisants (55 % du salaire en congé parental, VOUS VOULEZ RIRE??? pour une telle contribution à la société! non, mais! qui a négocié ce contrat de merde???); les services de garde sont peu souples, peu flexibles et peu accessibles; les emplois à temps partiel, plus intéressants pour nous libérer du temps pour les obligations familiales, sont plus précaires et nous privent des avantages sociaux ou des bénéfices du temps plein ou encore d'une assurance salaire en cas de maladie prolongé ou d'invalidité. Bref, tout concours à nous brimer alors même qu'on donne le meilleur de nous-mêmes pour élever des enfants avec tout ce que ça demande (voir le documentaire The Mother Load à ce sujet)!

Ces faits sont niés ou minimisés sous prétexte que donner la vie est si beau. On nie le fait que la société sanctionne sévèrement la maternité de plusieurs manières, que le monde du travail - principal lieu de valorisation dans notre société selon les sociologues - est inconciliable avec la réalité maternelle et les soins aux enfants et que les espaces publics sont des lieux d'exclusions des enfants et des bébés par leur caractère inadapté à ces "clientèles" ou par la segmentation des clientèles (les personnes âgées ici et les mamans-bébés là, et seulement là, et seulement à cette heure-ci et seulement de cette manière). 

Si être mère, c'est le plus beau métier du monde, si c'est merveilleux, si c'est "félicitations, quelle bonne nouvelle!", pourquoi organiser une société inconciliable avec la maternité? 

C'est un double-discours. Pourquoi nous priver et nous disqualifier de l'atteinte des objectifs de performance, lesquels sont fixés pour les personnes sans enfants ou lesquels avantagent les hommes dans la famille, parce que ceux-ci ne vivent ni grossesses, ni accouchements, ni postnatals, ni allaitements et que leur implication, même pour les "nouveaux pères", demeure en-dessous de celle des mères?

Pourquoi nous placer dans des situations de précarité ou de dépendance face à un conjoint en refusant de dédommager correctement notre apport (re)productif à la société par la gestation, la mise au monde (et tous les risques encourus) et les soins aux enfants ainsi que la charge de la famille (mentale et souvent invisible) et encore trop souvent du domicile familial?

Pour ma part, parce que je ne pouvais pas être enceinte, avec mes maux de grossesse intenses, et poursuivre mes études à temps plein, j'ai perdu mon salaire, en plus d'une occasion d'emploi et j'ai dû payer des frais de 300 $ pour annuler mes cours pour des raisons de maladie. Chouette! Je suis tombée à la charge de mon conjoint, jugée invalide malgré mon occupation 24 h sur 24 à créer la vie. J'essaie de ne pas me sentir amère.

Ainsi, si une femme ne peut pas poursuivre ses occupations COMME SI ELLE N'ÉTAIT PAS ENCEINTE tout en étant enceinte, elle est punie, exclue, isolée, renvoyée à la charge d'un conjoint ou dans une situation de précarité outrageuse compte-tenu de son occupation si grandiose.

Les aménagements, que ce soit les "congés parentaux" accordés par certaines bourses d'études ou le régime québécois d'assurance parentale (RQAP), favorisent l'exclusion en ne permettant que du tout (temps plein, retour au travail/études) ou rien (à la maison en charge de bébé) sans possibilité plus flexible (retour à temps partiel pour un nombre de semaines) ou mieux adapté à la réalité avec des bébés et bambins.

De plus, ils favorisent un traitement inéquitable entre les hommes et les femmes en ne reconnaissant pas ou si peu la grossesse. De fait, 18 semaines de congé de maternité pour une grossesse de 40 semaines, c'est plate. Surtout que tu perds du temps avec bébé si tu les prends pendant ta grossesse parce que tu n'en peux plus de te surmener! Et que font les femmes qui sont très affectées, voire invalidée, par leurs symptômes de grossesse? Dans le meilleur des cas, elles tombent en congé-maladie, dans le pire, n'ayant pas accès à un tel congé rémunéré, elles ENDURENT. Du côté de l'aide financière aux études (pour les étudiant-e-s), comme elle offre le même traitement aux hommes et aux femmes ayant des enfants de moins de 6 ans, on peut dire qu'elle nie complètement les conditions particulière d'une grossesse, d'un accouchement, d'un postnatal et d'un allaitement. C'est la totale! Que tu sois le père d'un enfant de 4 ans ou que tu sois enceinte et que tu accouches, tu as droit à ton petit 4 mois de congé avec une très faible rémunération (700 $ par mois... ayoye, souvent une dette à rembourser plus tard, en plus). 

Plusieurs femmes arrivent, au péril de leur santé physique et mentale, à mener toutes leurs occupations sur tous les fronts. Certaines n'ont pas le choix (je pense aux étudiantes étrangères qui vont perdre leur visa d'études si elles ne sont pas inscrites à temps plein). Si les hommes vivaient la grossesse dans ces conditions, aucun d'eux n'y arriveraient. Ne disent-ils pas tous d'emblée qu'ils ne pourraient jamais porter des talons hauts toute la journée? Alors une grossesse...

En même temps, si les hommes portaient les bébés, la situation serait certainement très différente et toute l'organisation sociétale serait modifiée pour intégrer leur gestation et leur apport à la société dans un système économique et social qui les reconnaîtraient. Mais il ne faut surtout pas le dire ou le penser, car ça choque les hommes et ils s'attardent, dans leur mauvaise foi, à nier les inégalités entre les hommes et les femmes, uniquement sur cette petite affirmation provocante, profitant du coup pour nier tout le reste du texte et la situation globale des femmes enceintes, des mères, des bébés et des enfants dans une société mésadaptée à cette réalité pourtant si ordinaire et quotidienne (fait vécu de militance étudiante dans des groupes militants de gauche supposément féministes). Ce paragraphe est juste pour eux, les mascus-cachés-sous-de-faux-proféministes, pour qu'ils puissent rejeter tout mon texte du revers de la main.

Alors, comment on se sent quand on vit une grossesse non-désirée et qu'on se fait féliciter à tout vent?

Mal à l'aise. Niée. Tue. On se sent comme une impossibilité, une anormale.

Pourtant, on sait que les grossesses ne sont pas toutes planifiées; on sait que plusieurs femmes sont bien plus malades que ne le laissent croire les stupides livres de puériculture et que toutes ne vivent pas la grossesse de façon positive; on sait aussi que la société est sexiste et qu'elle désavantage en particulier les mères. On le sait. En plus, on le vit!

Mais personne ne semble le reconnaître. Tu rencontres une collègue de travail, tu n'as pas eu le temps de lui dire, mais elle l'a su par une amie commune, et elle te balance : "félicitations! J'ai appris la bonne nouvelle!". Tu avales de travers.

Tu racontes à un camarade de classe que tu es en train d'abandonner tous tes cours et que tu vis un énorme deuil... et il te lance "mais une grossesse, c'est toujours une bonne nouvelle!" Et tu as envie de pleurer... parce que lui, ça ne lui arrivera jamais.

Tu reçois un courriel d'une amie en études féministes qui, sachant pourtant tout ce que tu sais, te dis qu'elle est "heureuse pour toi". Heureuse de quoi?

Ta vie est chavirée. Ton corps est dans une tempête et tu as le mal de mer constant. Tes projets te filent entre les doigts. Des occasions qui ne se représenteront peut-être pas! Tu es malade comme un chien, invalide, incapable physiquement de faire face à tout ça.

Tu es ramenée à ton destin biologique de femme. Tu te sens trahie par ta sexualité hétéro, par ton couple, par l'amour que tu ressens pour ton conjoint. Tu dois en plus assumer certains commentaires se voulant humoristiques sur ton activité sexuelle (vu comme importante... comme s'il ne suffisait pas d'une seule fois).

Tu ne peux pas avorter parce que tu n'en es pas capable, tu sens que ça va te changer pour toujours, que ça ne fonctionne pas avec ta façon de voir les choses et d'accepter ce que la vie t'apporte parce que ce sont tes valeurs toutes personnelles. Parce que sinon, tu penseras toujours à ce 4e enfant que tu n'as pas eu. On te demandera : "tu as combien d'enfants". Et tu répondras 3, et dans ta tête "et j'en aurais eu un 4e". Tu ne peux pas le rejeter parce qu'il est arrivé tout de suite après le décès de la mère de ton chum... et parce que la 3e est née quelques jours après le décès de son père... que le "timing" est trop étrange pour ne pas y accorder une valeur. Tu ne peux pas avorter parce que ce bébé a été conçu dans l'amour et qu'à part être profondément malheureuse de voir tes projets échoués maintenant, tu ne sais rien de l'avenir et tu as toujours voulu une famille nombreuse, mais que tu ne pensais plus y parvenir vu ton état enceinte. Et ce bébé... tu l'aimes déjà, malgré tout (parce que tu as cette habitude d'aimer les êtres et les choses "malgré tout"). Tu ne juges pas celles qui avortent, tu comprends leurs raisons, tu es pour le libre-choix. Mais choisir, ça peut aussi être choisir de poursuivre... malgré tout.

Mais tu demeures ambivalente et chaque journée difficile te remet en question. Il t'arrive de regretter d'avoir choisi de poursuivre, quand c'est trop dure. Et tu t'excuses à ton bébé d'avoir une telle pensée. Tu lui expliques intérieurement que ça n'a RIEN à voir avec lui. Tu t'accroches à la joie immense que tes enfants éprouvent à l'idée d'accueillir un nouveau membre dans la famille. Ce sont eux qui t'aident à traverser la tempête. Tu pratiques la gratitude chaque jour en remerciant la vie pour ce qui va bien. Tu savoures chaque petit moment où tu as oublié tes inconforts ou bien où tu t'es senti juste "correcte". Tu fais du déni de grossesse le soir pour arriver à dormir sans penser que le lendemain sera aussi éprouvant que cette journée. Tu t'imagines faire une longue promenade, parce que tu es physiquement incapable de marcher plus de 200 mètres. Tu regardes les branches se balancer par ta fenêtre, parce que tu passes le plus clair de ton temps au lit. Tu es dans un moment "contemplatif" de vie et tu essaies de l'accepter, toi qui es généralement dynamique, fonceuse, pleine de projets sur différents fronts.

Tu as choisi de te laisser bercer par les vagues plutôt que de ramer en vain, parce que ça ne sert à rien et que c'est juste plus difficile. Quand tu tentes de faire des choses, tu te frottes constamment à tes limites et la conscience de ton invalidité te fait trop souffrir. Tu préfères lâcher-prise. Tu prends tout ce qu'on t'offre : des mots d'encouragement, des caresses, des massages, des colleux. Tu te fixes de petits objectifs : se rendre à l'Halloween, se rendre aux fêtes, se rendre au prochain rendez-vous avec la sage-femme. Tu attends le printemps qui a un sens très précis pour toi : celui de la DÉLIVRANCE. Et tu espères que les choses iront mieux après, parce que c'est l'espoir qui nous permet de traverser les épreuves.

Une grossesse, toujours une bonne nouvelle? Non merci. Il suffirait de demander à chaque femme enceinte comment elle se sent et de lui laisser l'occasion de dire ce qu'elle vit sans jugement, puis de reconnaître son vécu et de partager ses sentiments. Cessons de jouer les hypocrites.

samedi 22 novembre 2014

Le partage des tâches dans un couple hétéro-avec-enfants : sexage, sexisme bienvaillant et reconnaissance

Un sondage avec un vocabulaire sexiste

Un article du Journal de Montréal sur le partage inéquitable des tâches entre les hommes et les femmes et sur la colère des femmes m'a créé un malaise par le choix des mots employés pour traduire la réalité des femmes. Les mots sont si importants! Et ceux employés sont les mots "tannées", "mécontentes" et "dépassées".

Selon moi, le choix de ces mots laisse transparaître du sexisme. Si on parlait d'hommes, on dirait probablement "en colère", "indignés" et "débordés". Parce que "être dépassé", c'est un peu comme de dire qu'on "devrait" pouvoir le faire, mais qu'on y arrive pas, que notre limite est trop basse... c'est culpabilisant. Alors que "être débordé", c'est factuel : il y en a trop à faire.

Et honnêtement, on devrait lire le mot "exploitées", car un conjoint qui ne partage pas les tâches de manière équitable abuse ainsi de sa femme et, n'ayons pas peur des mots : il l'exploite. Il se donne des privilèges/loisirs/temps/libertés sur le dos de sa partenaire de vie. C'est la domination masculine quotidienne, invisible, sournoise,  à travers les rôles sociaux de sexe dans un couple. C'est dégueulasse. Colette Guillaumin, une féministe radicale, parlait de "sexage", une forme d'esclavagisme, la pire et la plus sournoise, selon elle (à une époque où la femme était réellement "appropriée", passant de la propriété de son père à celle de son mari sans jamais être "majeure") pour traduire cette notion d'appropriation du corps et du travail des femmes (travail de reproduction et de soins aux enfants et à l'entretien du domicile), dans le fait de se mettre en couple et de fonder une famille (Guillaumin, "Pratique du pouvoir et idée de Nature (1) L'appropriation des femmes", p. 9).

Troubler la domination masculine, une chicane à la fois, et en subir les revers

Moi, ce qui me fâche le plus dans ma vie familiale, c'est que l'organisation (du quotidien, de la vie de famille, des soins de santé, des fêtes et autres événements importants, des loisirs des enfants, de leur/notre vie sociale) m'incombe "presque toujours" (pour reprendre les termes du sondage). Ce déséquilibre revient constamment dans nos chicanes. On y travaille, mais la socialisation est tellement forte! Au moins, je ne me fais pas répondre, comme des amies m'ont raconté, que, m'indignant, "je fais de la chicane".

De fait, troubler l'ordre établi, troubler les rapports sociaux, troubler la domination masculine intériorisé de notre conjoint, remettre en question les privilèges dont il n'a même pas conscience, ça n'est pas facile! Et dans ces cas, on ne parle jamais la même langue, on n'arrive pas à quantifier car c'est inquantifiable (comment quantifier la "charge mentale" qui repose "presque toujours" sur moi?), on sera souvent tenter de faire reposer les inégalités sur des différences individuelles (je suis leader, mon chum est réservé) ou encore culturelles (il est français, je suis québécoise - c'est un exemple, ce n'est pas mon cas, mais je l'ai entendu comme justification), le gars va vouloir nous "mecxpliquer" (mansplaining) LA réalité, se poser en être rationnel et calme et ramener notre colère à quelque désordre hormonal (SPM) ou à une émotivité (laquelle est posée comme négative et incompatible avec le rationnel, alors que c'est faux!) ou, pour les trous-du-cul (la rupture est alors une option envisageable), à un trouble intérieur psychologique ou une frustration refoulée inconsciente (rien n'est pire que les attaques à notre psyché quand la psychanalyse elle-même regorge d'armes sexistes pour nous discréditer!). Dans tous les cas, on voudra taire notre colère, discuter de notre contact avec la réalité (gaslighting) et, surtout, ne pas entendre et ne pas voir les privilèges.

La quotidienneté et le dur labeur "d'être-mère"

Je nous vois, nous les femmes, travaillant tard dans la nuit pour forger l'émerveillement et les souvenirs magiques de nos enfants! Quand ça m'arrive, je pense à des femmes comme Rose-Anna, dans Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy, en train de réparer le manteau de son enfant dont la santé est fragile pour qu'il ait le bonheur de retourner à l'école (lui qui adore l'école!) ou encore à Émilie Bordeleau, dans Les filles de Caleb d'Arlette Cousture, fabriquant des manteaux d'hiver, pour protéger ses enfants contre la misère et la froidure de cet hiver-là, à partir de vieux tissus industriels dont se servent les usines de pâtes et papiers de Shawinigan  récupérés dans la rivière (utilisée comme dépotoir par l'industrie), puis taillés et teints et enfin cousus (elle le fait en secret pour ménager la fierté de ses enfants, personne ne se doutera de la provenance de ces manteaux!).  Ce n'est pas étonnant que ce soit des écrivaines qui aient abordé la quotidienneté et le dur labeur des mères alors que ceux-ci sont grandement absents des romans réalistes et des romans du terroir français et québécois! - ce sont mes études littéraires qui parlent, faut bien que ça serve à quelque chose! - et c'est excessivement important de le remarquer pour prendre conscience que toute parole, tout point de vue censuré est également la censure ou le silence sur la réalité des opprimé-e-s.

Ce courage, cette créativité à partir de rien, ce travail acharné invisible pour les soins à nos enfants, je souhaiterais le voir chez plus d'hommes. Mais dans le contexte actuel de notre société inégalitaire, si c'était le cas de la majorité, ils obtiendraient de facto la reconnaissance et la visibilité qu'ils nous refusent (un peu comme ces chefs cuisiniers qui ont dérobé le savoir culinaire de leur grand-mère - matrimoine - pour en faire un "patrimoine", une carrière et parfois une fortune). Pour l'instant, ce qui arrive aux hommes qui "s'abaissent" à faire le travail féminin, c'est le rejet et le jugement sévère des "vrais-hommes".

Monette a peur des lavettes et des tapettes

D'ailleurs, Monette, à CHOI-Radio X semble en avoir donné un exemple éloquent à son émission le 17 novembre dernier (non, je ne renverrai pas à sa source ET je ne le citerai pas). Après avoir craché-vomi ses insultes misogynes dégoûtantes qui devraient, dans une société égalitaire, lui valoir la perte de sa job, une obligation d'aller en thérapie et probablement une rupture amoureuse et une rupture de toute vie sociale (voire même l'expatriation, l'excommunion et l'exgalaxiation - on l'enverrait en orbite autour de nulle-part avec son lave-vaisselle!), il s'est attaqué aux "faux-hommes" qui aiment vivre dans la propreté et qui n'exploite pas leur conjointe en partageant les tâches domestiques. Il les a traités de "gays" (ce qui, dans sa bouche d'homophobe-hétérosexiste, n'est pas un simple mot décrivant l'orientation sexuelle d'un homme, mais bien une insulte sexiste de "t'es pas un vrai-homme!", sous-entendu binaire "donc, t'es une femme, arke!") et de "pas-de-couilles" (ce qui, dans son langage cro-magnon, doit signifier quelque chose comme la perte des attitudes viriles de domination qui seraient, selon ses grandes connaissances anatomiques, logées dans les testicules et qui nous ramènent à une insulte sexiste "donc t'es une femme, arke!" - on peut aussi dire cette dernière phrase en se tapant la poitrine avec les poings en alternance).

C'est quoi la reconnaissance du travail des mères? C'est quoi le partage équitable des tâches?

Bien sûr, quand je parle de reconnaissance des tâches associées traditionnellement à "l'univers féminin", il va sans dire que ça n'est certainement pas un compliment de sexisme bienveillant ("ma femme est une vraie magicienne, la reine du foyer!" dit-il en la regardant ramasser la vaisselle pendant qu'il reste à la table pour jaser avec son ami), mais plutôt une reconnaissance qui se traduit par du concret : un partage égalitaire des tâches, responsabilités et soins ainsi que des finances, des loisirs et des libertés. Annie Cloutier a abordé cette question de reconnaissance dans son quiz sur ce qu'est un couple égalitaire, un texte qui est une excellente base de discussion pour les couples hétéro-avec-enfants :) que l'on soit une mère-à-la-maison ou une mère-qui-travaille-en-dehors.

Que serait l'enfance sans nous? Et, par extension, que seraient la vieillesse, la maladie, l'aide aux démuni-e-s sans toutes ces femmes qui travaillent dans l'ombre?

mardi 7 octobre 2014

Une étude sur l'histoire du pénis... OU les théories évolutionnistes

Je lisais cet article très intéressant qui critique les critiques féministes adressées à la psychologie évolutionniste : "Pourquoi l'évolution énerve-t-elle autant les féministes?" de Peggy Sastre pour le Slate.fr (article traduit de l'anglais). Et bien sûr, j'avais envie de le commenter!

Bon, j'ai fait mes sciences, hein... Mais, c'est pas assez. Je suis féministe. Je suis antiévolutionniste :  JE NE CROIS PAS que mes comportements, mes relations, mes pensées, mon inconscient soient guidés par mon désir de perpétrer l'espèce humaine. Je suis pourtant informée et je crois, comme d'autres féministes, dans l'hypothèse que l'être humain ACQUIERT ces comportements en société, que tout est un construit social. Selon Sastre, c'est une croyance naïve et fausse, idéologique et politique même (pcq les autres postulats de base en science, ne sont pas des croyances, hein? et c'est pas politique non plus de postuler des trucs andro-centrés - centrer sur les hommes - et sexistes). Et pourtant, je pourrais lui apporter un nombre d'exemples important des preuves de ma croyance parmi les rayons de bibliothèques d'ouvrages scientifiques féministes partageant ce postulat de base.

De toute façon, dans les théories évolutionnistes, y'a comme un schéma répétitif qui me met mal à l'aise : c'est l'homme qui fait la survie de l'espèce. C'est lui qui est agent. Donc, en ce sens, que je ne le sente pas ne change rien; en tant que femme, ce sont les hommes de mon entourage qui vont de toute façon me donner un rôle dans la survie de l'espèce (me violer, m'approprier dans le mariage, m'exclure dans une relation monogame, etc.). Je sais vraiment pas d'où ça vient, peut-être que c'est un construit social cette drôle de répétition des rôles mâles et femelles dans nos conceptions (un peu comme quand des chercheur-e-s oublient de penser une éventualité pcq ça ne "fite" pas avec nos préconceptions des natures femelle et mâle - je pense à cette histoire de découverte "surprenante!" de guerrières vicking). Comme une répétition de l'histoire du spermatozoïde conquérant qui "défonce" l'ovule passif par sa force et sa détermination, sa soif de domination (alors qu'on sait que ce n'est pas comme ça que se produit la conception, ce n'est pas une histoire virile de conquête, c'est plutôt une rencontre chimique où coexistent 2 gamètes protagonistes). Ou de l'image de l'homme des cavernes brutal qui saisit une femelle passive et soumise par les cheveux et la traîne à l'écart pour copuler/violer, assurant ainsi la survie de l'espèce. Une autre critique de la psychologie évolutionniste mentionne le schéma répétitif de valeurs capitalistes dans les descriptions de ce qu'a pu être la "nature humaine" à la base de l'évolution; la notion de propriété notamment (de toute façon, il existe aussi des théories évolutionnistes en économie et même en littérature! les systèmes économiques comme les genres littéraires qui se comporteraient comme des espèces avec les théories de Darwin... mais elles ont pas mal été abandonnées).




J'ai apprécié cet article, malgré mon malaise initial, car il est rare, il me semble, qu'un-e partisan-e des théories évolutionnistes prennent la peine de répondre à des critiques féministes autrement que par un "elles ignorent tout de la vie" / soupir / "on passe à autre chose".

Cela dit, en lisant attentivement, c'est un peu ça l'argument de fond qui est exprimé de différentes manières. Les féministes ignorent ceci, cela, encore ceci puis cela. Elles proviennent des sciences sociales, tu sais... (dont la psycho ne fait pas partie? j'en ferais toutefois le postulat!) les sciences molles... les sciences pour celles qui ont pas réussi leurs maths fortes (mais on n'en a pas besoin non plus en psycho, ni de chimie, ni de physique).

Il serait difficile d'argumenter sur la base d'études et de "découvertes scientifiques", car il faudrait pour cela s'entendre sur les POSTULATS DE BASE. Ce qui est impossible. On n'est pas dans le même paradigme, comme on dit. Vos critiques sont paradigmatiques tout comme les miennes le sont pour vous.

Vous croyez dans une évolution humaine qui a laissé des traces génétiques importantes, lesquelles auraient un impact fondamental sur nos comportements, des plus anodins au plus importants. Et moi, je n'y crois pas. Vous ne pouvez pas le prouver, je ne peux pas vous prouver qu'il n'existe pas d'évolution. Cela dit, je peux pointer des biais (ce que je me suis déjà permis avec la critique de l'androcentrisme et du sexisme des théories évolutionnistes qui, COMME PAR HASARD, sont en adéquation avec CE QUE JE CROIS être un système social fondamental, racine de plusieurs autres systèmes (économiques, familiaux, éducatifs) : LE PATRIARCAT ou la domination masculine.

Pour moi, le patriarcat est un modèle explicatif. Il n'existe pas comme une entité. Il n'agit pas comme un tout. C'est un ensemble d'interactions qu'il est commun d'exprimer en un seul mot. Est-ce que tous les hommes dominent toutes les femmes dans tous les contextes? : NON. C'est que les hommes, en général, sont avantagés de plusieurs manières, les unes s'enchevêtrant dans les autres, par rapport aux femmes. Qu'il existe des marqueurs de division (le genre) qui permettent de différencier puis de hiérarchiser les sexes (lire Delphy et son Ennemi principal).

Du côté des théories évolutionnistes, le premier problème, c'est qu'elles sont auto-validantes, tautologiques si vous préférez... ou non falsifiables pour parler en langage paupérien. Elles affectent tout et expliquent toujours tout. On part d'elles... puis on y revient. Car entre les deux, c'est plutôt bancal.

  1. Affirmation de base : La survie de l'espèce est à la base de tous les comportements humains selon des racines inconscientes.
  2. Contre-argument évident : Le suicide.
  3. Réfutation : Le suicide est une forme de sélection naturelle. L'individu non-adapté ne pourrait assurer la survie de l'espèce.
Il est impossible de dire quoi que ce soit qui ne puisse être explicable par le postulat de base, puisque ce dernier échappe à toute forme d'argumentation. C'est un postulat comme une grande vérité absolue impossible à démontrer ou à réfuter.


Un peu comme Freud et ses théories psychanalytiques. Si tout part de l'inconscient et que tout s'explique par lui, on ne pourra jamais prouver le contraire. Même si on remarque ce foutu fameux fond de sexisme impossible à expliquer (dans le complexe d'Oedipe, la peur de la castration, la sexualisation de tout, la faute toujours sur la mère, etc.). Même si on y remarque aussi que, comme le postulat de base est bancal, tout le reste l'est également. Ça tient... si on y croit. Et sinon... ben, ça ne tient pas!

Vous nous parlez de faits et d'observations. Mais les faits ne mènent jamais aux conclusions ni aux interprétations qu'on en fait. Celles-ci sont issues des théories sur lesquelles on s'appuie. Les faits ne disent rien du tout. Sur la base des mêmes faits, je peux tirer des conclusions DIAMÉTRALEMENT OPPOSÉE aux vôtres!

Prenons l'exemple de l'étude sur la forme du pénis de Gordon et Gallup citée par Bering dans son article que vous défendez :
  • Hypothèse de base : le pénis a cette forme de champignon pour disséminer la semence concurrente.
  • Sous-entendu : les femmes ont couché avec plus d'un homme dans des délais très restreints pendant leurs périodes fertiles.
  • Sous-entendu 2 : la sexualité des femmes (comme des hommes) est toujours guidée par un instinct de reproduction (tout en fait est guidé par ça, mais SURTOUT la sexualité des hommes).
  • Sous-entendu 3 : les femmes sont tellement passives qu'elles ne peuvent pas choisir elles-mêmes le géniteur de leur descendance... du moins, les formulations de l'étude laissent un peu l'agentivité des femmes, au cours de l'Histoire de la Terre avec des majuscules, en plan, non? (le concept d'agentivité ne doit même pas exister en psychologie évolutionnistes ahah!)
  • Puis viens l'étude, bla bla bla, on joue avec des pénis en plastiques.
  • Conclusion : donc, on peut supposer que le pénis a cette forme pour disséminer la semence et que les femmes ont probablement fréquemment couchée avec au moins 2 partenaires de suite dans leurs périodes de fertilité. 

Peut-être que je suis une féministe scientifiquement illettrée, mais ce n'est pas un peu auto-validant, tout ça? Je veux dire, À QUEL MOMENT, il a été démontré de façon convaincante le nombre de partenaires et la vie sexuelle des femmes au moment de leur ovulation à l'échelle de toute l'humanité depuis sa naissance à auj.? En quoi les "preuves" apportées par les chercheurs sur une étude de 1992 sur des jumeaux conçues de 2 géniteurs différents et celle sur les comportements sexuels des chimpanzées nous éclairent-elles sur les comportements de toutes les femmes dans toute l'histoire de l'humanité à l'approche de leur ovulation?

Je note la perspicacité des chercheurs quand ils supposent que les femmes (des cavernes) peuvent avoir eu deux contacts sexuels de 3 façons : 1. consentis, 2. non-consentis. 3. un consenti et un non-consenti. (j'aimerais obtenir un doctorat en faisant cette déduction simple). Ils ont toutefois oublié des possibilités qu'une féministe avec beaucoup d'imagination ose envisager : 4. l'accident... tsé, la fille qui s'assoit sur une buche/roche/paille/sapinage souillée, 5. celle qui obtient une seconde semence par la force, la menace, la manipulation ou la domination; 6. celle qui en fait un rite spirituel ou un fétichisme et qui s'en met, au doigt ou avec un objet, de plusieurs sources différentes SANS PÉNÉTRATION. Mais tsé, dans le temps des cavernes pis en 2004... y'a JUSTE avec la pénétration qu'on peut mettre du sperme dans le vagin.  

Et qui suis-je, moi, si je n'ai JAMAIS eu un tel comportement? Suis-je une pas-vraie-femme? (zut flûte!) Ou une femme à la nature altérée (forcément, je suis féministe!)? Ou dégénérée (génétiquement déprogrammée, je veux dire, j'OUBLIE que je dois coucher avec 2 gars au moins avant d'ovuler!)? Mais les psychologues évolutionnistes vous le diront : ça n'a pas besoin d'être vrai aujourd'hui, il suffit de penser que ça a été vrai jadis (à un moment qu'on ne pourra probablement jamais décrire).

                                                                     Source : femme des cavernes, http://www.creativ-art1.com/exposition%20salle%201.htm

Et pourquoi la forme du pénis aurait un lien avec l'évolution? (jveux dire, celle de mes dents ne semble clairement pas évolutivement adaptée... m'enfin, on me dira que ça n'a pas AUTANT d'importance que le générateur d'espèce humaine principal, l'acteur principal dans l'histoire de l'humanité : LE PÉNISSSSS).

Enfin, je note que l'étude aborde la question de la circoncision. Puisque les pénis circoncis font sortir le lubrifiant naturel du vagin des femmes (études à l'appuie citées par les chercheurs), pourquoi ne pas avoir conclu QUE LA FORME DU PÉNIS SERVAIT À CONSERVER LA LUBRIFICATION VAGINALE MAXIMALE ET DONC LE CONFORT/PLAISIR DES FEMMES AU MOMENT DE LA PÉNÉTRATION PAR UN PÉNIS? Je pose la question juste de même, lala... juste de même... idéologiquement... évolutivement... féministement... naïvement (synonyme du mot précédent). Ainsi, comme je disais : mêmes faits, autres conclusions.

Un autre exemple, selon moi, est le problème des relations entre les variables. Ce n'est pas parce que 2 variables évoluent en même temps que l'une est la cause de l'autre. Sastre nous donne comme exemple que la popularisation de la pornographie a réduit l'incidence des viols d'après une étude de Mitland. Pourtant, entre les rapports de police des années 70 et ceux d'aujourd'hui, comment ne pas noter qu'il y a eu NOMBRE DE CHANGEMENTS SOCIAUX qui peuvent expliquer que la réalité des viols, leur forme, leur fréquence et leur rapport (ou non, puisqu'on sait que nombres ne sont pas rapportés) à la police, ait pu changer! On pourrait noter les changements de la porno aussi : augmentation de la violence envers les femmes - violences qui ne sont pas considérés comme violentes - augmentation de l'accessibilité de la porno brutale, les viols, la zoophilie, la pédophilie, alouettephilie. Selon l'auteur, cette diversité d'accès à des sexualités illégales est... un facteur de protection (en oubliant que ce contenu est PRODUIT et donc que des femmes et des enfants en souffrent).

Bon, l'autre argument de Sastre, à part notre ignorance des théories évolutionnistes et de leur véracité absolue, c'est notre émotivité. Le mot "viol" me retourne tellement que je ne peux plus penser rationnellement. (D'ailleurs, seuls les chercheurs masculins arrivent à l'évoquer avec froideur, détachement et quasi passion? un peu comme ces médecins-accoucheurs au 19-20e siècles qui se réjouissaient d'avoir des cas de femmes avec des fièvres puerpérales après un accouchement pour pouvoir les présenter à leurs élèves - lu dans un livre sur l'histoire de l'accouchement en milieu hospitalier.)

Enfin, sur la question de la recherche de solution contre le viol, proposition qui devrait tous et toutes nous rallier, je suis mitigée. Si, mettons, supposons,
a) une science est androcentrée, qu'elle présente les femmes comme des objets passifs et les hommes comme les véritables agents,
b) qu'elle décrit le viol comme un moyen naturel d'assurer la survie de l'espèce pour les hommes désavantagés (qui ne trouvent pas de femmes consentantes),
c) que, rendu dans l'espace public ou le discours du sens commun, cette idée de nature devient "ah ben on peut rien y faire, debord" ou pire "ah ben spa si pire, debord" ou encore "ah ben les femmes doivent avoir des moyens de défense contre ça" (idée que reprennent ensuite les psychologues évolutionnistes bien sûr ou, différemment, qui revient dans la bouche d'un candidat républicain aux dernières élections qui soutient qu'en cas de vrai viol, il est rare qu'une femme tombe enceinte car elle a des barrières biologiques qui l'en empêche, ce qui lui permet de s'opposer à l'avortement pour les autres, les maudites menteuses-même-pas-violées-qui-sont-tombées-enceintes),
d) que cette science dit qu'on est déterminée par une histoire à l'échelle géologique (et donc que les changements se feront à cette échelle également - pas besoin de se presser, hein!), en même temps qu'on n'est pas si déterminé que ça, mais qu'à l'échelle statistique (seconde échelle ici, on va finir par en tomber), on est déterminé (vous n'y comprenez plus rien, moi non plus, Sastre m'a perdue ici),
e) que cette science a toujours raison (tautologique) comme je l'ai mentionné plus haut,
f) qu'elle a de la difficulté avec ses corrélations,
g) qu'elle a tendance à généraliser de faibles échantillons,
h) qu'elle a tendance à décrire le passé de l'humanité, ce moment fondamental qui a tant marqué nos instincts et nos cerveau, comme un passé patriarcal et capitaliste,
i) qu'elle est obsédée par la reproduction sexuelle de l'espèce (au yable le vécu traumatisant du viol en dehors de l'ovulation, au yable les accouchements difficiles à cause de traumatisme dans la région du vagin, au yable le vécu féminin, finalement),

EST-CE QU'ON RISQUE D'AVANCER dans la destruction de la culture du viol, la dénonciation de toutes les formes d'agressions sexuelles, la reconnaissance du vécu des survivantes à une agression sexuelle, la mise en place de ressources pour les victimes et d'autres pour les agresseurs, la mise en place de programmes éducatifs pour lutter contre l'idée que l'homme a des besoins sexuels irrépressibles, etc.?

J'aime bien, cependant, l'idée de mémoire collective, d'expériences des générations précédentes qui marquent, je ne sais de quelle façon, ma mémoire (comme la peur du viol!). Mais la mémoire collective, c'est la mémoire de toutes les femmes et des hommes. Ça ne peut pas être JUSTE la mémoire des hommes, et encore moins une construction de mémoires d'hommes viriles, conquérants, violents et obsédés par leur reproduction.

                                                                   Source : http://www.wisdomwellnesstherapies.com/birth-doula.html

dimanche 21 septembre 2014

"La soirée est (encore) jeune" et les boys'club : c'est la faute au patriarcat!

Le titre résume bien l'idée principale que j'ai retenue de la longue tirade de Fred Savard le 20 septembre dernier, nommé "le billet de Fred Savard", en réponse à la critique venant de féministes radicales hystériques (ah, cet utérus, quel tyran!) à la voix rêche et aigüe (du moins, selon l'imitation qu'en fait Savard) accusant l'émission radiophonique La soirée est (encore) jeune diffusée à Radio-Canada d'être un boys'club. 

J'ai déjà évoqué ce concept dans un autre billet en parlant de l'émission Tout le monde en parle ou encore dans une critique des événements sportifs supposément rassembleurs et mixtes comme le Super Bowl. Je pouvais toutefois faire un peu de déni pour l'émission TLMEP, car Guy A. Lepage et ses acolytes sont "d'une autre génération", et continuer de croire qu'un discours se voulant plus actuel serait plus sensible à la question de l'inclusion et de la diversité des représentations. Seulement, la réponse de Savard, même si elle ressemble à une diarrhée verbale ou à un discours de fou à la The Sound and The Fury, se voulant volontairement contradictoire, insensé, parsemé de lieux communs et de préjugés présentés comme ironiques, n'en est pas moins un discours et une réponse que l'on peut se permettre de décortiquer un peu ici.

En intro, dévalorisation de l'univers féminin et sanction de désapprobation masculine


Tout d'abord, Fred Savard ouvre son intervention en rapportant son désintérêt pour le référendum des Écossais qu'il justifie notamment par sa perplexité devant le costume traditionnel des hommes écossais comportant UNE JUPE (notez la dévalorisation des hommes qui portent un vêtement associé, ici, aux femmes).

Ce n'est pas la première fois que des références au féminin servent de motifs de dévalorisation dans les propos entendus à cette émission. Il y en a en fait un peu partout, clairsemés ici et là, comme c'est le cas chez plusieurs humoristes. Le sexisme comme motif de dévalorisation de l'univers féminin consiste à faire systématiquement (de façon répétée et systémique), à l'intérieur de blagues, une association entre ce qui est féminin et ce qui est moins bon ou carrément poche dans le but de faire rire ou de ridiculiser une personne. Dans l'exemple précédent, un homme + une jupe = un gars louche = ahahah. J'ai traité également d'une autre forme de sexisme en humour qui a trait aux insultes ou aux analogies dénigrantes dans ma critique de l'humour de Jonathan Roberge et j'invite donc les animateurs à un brin de lecture complémentaire (yé, comme à l'école).

Le contraire de cette forme de sexisme est de dénigrer les femmes qui auraient des caractéristiques associées traditionnellement aux hommes. Je pense à tout ce qui a été dit concernant la "moustache" de Manon Massé à cette émission. Ce à quoi elle répond dans un article d'Urbania : «C’est très rare qu’on va rire d’un homosexuel qui n’est pas efféminé ou d’une lesbienne qui n’est pas masculine. Moi, je suis victime de transphobie, c’est-à-dire d’une peur du mélange des genres, parce que je ne corresponds pas à l’image stéréotypée de la femme. Pourtant, je suis née femme et je suis fière d’être une femme».

Dans l'émission dont il est question ici et à l'intérieur même de l'intervention de Fred Savard, cette transphobie est également présente par la référence à des féministes doctorantes en sociologie qui "sont plus masculines que moi [Savard]". Ce sont de vieilles blagues sur le motif des femmes-hommes ou femmes-monstres qui nous ramènent aux propos méprisants de Henri Bourassa contre le droit de vote des femmes au début du siècle dernier.

Cette forme de sexisme en humour que l'on pourrait appeler la sanction de la désapprobation masculine est supposée discréditer la valeur ou l'expertise ou la capacité ou les compétences de la femme sur qui porte l'accusation. Après tout, être une VRAIE femme, c'est-à-dire correspondre aux attentes des hommes en matière de "féminité" ET rechercher leur approbation EN PLUS de répondre à tous leurs besoins et d'entretenir leurs descendants, est le réel but premier-fondamental-essentiel de toutes les femmes. Tout ce que les femmes font sans cela ne vaut pas grand chose.

Mesdames, prenez-en bonne note, car même Savard ou ses collègues Jean-Philippe Wauthier ou encore Jean-Sébastien Girard vont vous le rappeler; même si vous ne leur avez pas demandé, même si vous ne les connaissez pas, même si vous les appréciez, même si vous les trouvez ben caves, car ils se réclament du PRIVILÈGE MASCULIN de pouvoir approuver ou désapprouver la féminité de toute femme, peu importe la richesse de ses combats, la profondeur de ses recherches ou la longueur de son CV. Un peu comme Airoldi et ses "contraventions de style" qui sont juste une autre forme de cette exigence masculine d'approbation de notre féminité. Voulez-vous voir mon vagin, avec ça? Est-il conforme?

  (Le déjeuner sur l'herbe, de Manet)

Accouche, qu'on baptise! La tirade en elle-même...


Mais outre le fait de faire fréquemment des blagues sexistes, la tirade de Savard est l'équivalent de la définition de boys'club et une contre-invitation très claire pour les femmes humoristes à déposer leur candidature pour l'émission tout en se plaignant en contre-discours que c'est ben dommage que les femmes humoristes ne postulent pas...(gnan gnan gnan snif snif*)



En général, j'ai retenu qu'il paraît que les critiques accusant les animateurs de l'émission radiophonique La soirée est (encore) jeune sont nulles et non avenues parce que c'est la faute au patriarcat! (C'est drôle, j'entends la voix de Milhouse dans les Simpsons : "C'est la faûte au patriarcâââât!").

En gros, c'est l'affirmation de Fred Savard, qui qualifie lui-même ses propos de "brainstorming" de n'importe quoi, exploration d'hypothèses, il ne faut surtout pas croire qu'il en pense un seul mot, même s'il nous crache dans la face des étrons-longs-de-même. On est en plein dans.....le.... ?

SEXISME IRONIQUE! (qui a eu la bonne réponse?) 

 

 (Feminist Frequency, Retro Sexism and Uber Ironic Advertising)

En humour, c'est vraiment grossier, c'est juste de dire quelque chose de sexiste et de dire en même temps que c'est juste une joke! En gros, c'est comme dire à quelqu'un, quand t'as 5 ans : "t'es gros, t'es lette pis tu pues... ah ah! c'tune joke!" Pis là, l'autre peut pas pleurer, parce que c'était une joke; même si c'était super blessant et complètement impertinent; même si le pas-fin sait très bien que ce qu'il a dit est pas-fin; et même si la victime sait aussi très bien que ce que le pas-fin a dit il le pensait et que c'est pas-fin. Version gars macho d'âge adulte (du moins, on le suppose), ça donne un peu la réplique de Savard : "Une femme dans l'émission, ça apporterait rien, juste des recettes de cuisine pis des seins nus... ah ah! c'tune joke!" ou encore les propos de Paquin contre la policière 728 qui ont déjà connu les rages hystériques de mon utérus infatigable.

Dans son argumentation, s'en suit une récupération des critiques féministes pleine de mauvaise foi se voulant... humoristique? Un antiféminisme ironique? Une nouvelle forme d'humour avancé pour intello?

Je résume :
  • Sur les concepts de diversité et d'inclusion (de toutes les personnes, de toutes les classes/orientations/capacités physiques/religions/appartenances ethniques/origines/alouette) : Donc, la présence d'hommes avec des orientations sexuelles diverses remplace la présence de femmes (yééé! hommes gays et hétéros; unissez-vous dans une saine misogynie!).
  • Sur le concept de plafond de verre : En fait, vu qu'il y a des filles qui sont plus haut que nous dans la hiérarchie salariale, même si elles travaillent dans l'ombre, ben ça fait de nous des marionnettes tirées par des ficelles... pis ten toé, CASSÉ! (à la Brice de Nice). Même si ce fait n'a absolument rien à voir avec la critique de boys'club, les blagues machoes ou les pratiques d'exclusion des animateurs d'une émission à l'autre...
  • Sur le concept d'essentialisme (dire que les femmes sont naturellement ceci et les hommes biologiquement cela) : Considérant que nous sommes pareils hommes et femmes, que nous apporterait une femme à l'émission? (on l'avait JAMAIS entendu celle-là) Donc, critiquer la non-représentation des femmes ou l'absence de voix féminine (voix non pas comme juste le son, mais comme également l'expérience particulière d'être-femme dans une société patriarcale) dans une émission radiophonique humoristique est un argument essentialiste! Les rapports sociaux de sexe n'existent pas avec ça? La sous-représentation? l'invisibilisation de la voix des femmes? de leur présence? dans le milieu de l'humour notamment.
  • Sur la socialisation genrée et les effets du patriarcat : Les conséquences du patriarcat expliqueraient aussi l'absence de femmes dans l'émission. Ce ne serait pas un problème de boys'club ou d'exclusion des femmes (ce qui est synonyme), mais bien soit les femmes elles-mêmes (par leur socialisation genrée qui leur fait craindre le ridicule) ou encore les facultés des hommes eux-mêmes (développées par leur socialisation genrée, ils ont moins peur du ridicules (qu'ils sont courageux, ces hommes!). Bref, peu importe le cas de figure en cause ici, ce n'est pas de not'faute, eh bon! Les féministes postulent pas et font juste râler! Sans compter les hommes victimes du patriarcat qui deviennent humoristes plutôt que préposés aux bénéficiaires...
Enfin, à quoi bon en discuter ou se remettre en question et faire le bilan des pratiques? C'est pas d'leû faute! C'est la faute au méchant patriarcââât, existant en soi comme une entité toute puissante complètement indépendante de leurs actions quotidiennes et de leurs décisions. Faut tellement pas parler des privilèges masculins, au cas où les hommes se sentiraient impliqués dans la domination masculine qu'ils perpétuent quotidiennement dans l'ensemble de leurs actions auprès d'inconnues comme auprès des femmes qui leur sont les plus chères. 

Méchantes fées-ministes au pouvoir troublant d'enfanter! (pouvoir théorique, je le rappelle, car en pratique, plusieurs femmes ne peuvent pas enfanter et d'autres n'enfanteront jamais) Accusatrices insensibles aux dommages dont les hommes sont victimes par la faute de ce maudit Bibendum Shamallow de patriarcââât! 




C'est ben beau, ces explications plus-que-douteuses du gars qui excelle en patinage artistique de haut calibre sur le thème de "Comment dire qu'on est un boys'club mais qu'on est responsable de rien dans cette situation et qu'on ne va rien faire pour la changer?" Car la chronique se termine sur cette conclusion : l'émission est, oui, une taverne, mais les femmes sont bienvenues. Ça griche comme invitation...



Mais après une telle réception de la critique féministe, QUELLE FEMME VOUDRA DÉPOSER SON CV?

La femme qui enverrait son CV, faudrait :
  1. qu'elle affronte le boys'club, connaissant la culture du milieu et les propos émis au cours des émissions passées (le machisme et le sexisme);
  2. qu'elle devienne le porte-étendard de toutes les femmes, qu'elle démontre que la présence des femmes est pertinente, alors qu'elle serait associée à tout un sexe de femmes toutes plus différentes les unes que les autres, elle deviendrai LA Femme et tout ce qu'elle ferait d'unique comme personne humaine unique au monde serait associé à ce que font "les femmes";
  3. qu'elle soit meilleure que la plupart des hommes de son métier, qu'elle prouve sa pertinence, le caractère unique et original de sa voix, alors que les hommes auraient juste à se présenter comme "correctes" dans le même contexte;
  4. qu'elle vive et reçoive ce flots de machisme et de sexisme qui ne quittera pas la culture du milieu de cette émission, tel qu'en fait foi la tirade de Savard, qu'elle s'y prépare, qu'elle se prépare à recevoir des commentaires sur le fait qu'elle a des seins, par exemple, ou qu'elle a - théoriquement du moins - la capacité à enfanter ou peut-être même des jokes sur son cycle menstruel ou hormonal;
  5. etc.?
Enfin, pour conclure, cette réponse est décevante, choquante, inappropriée. Car non seulement Savard démontre qu'il est au fait des critiques féministes et de leurs concepts, mais il s'en moque aussi allègrement, se lavant de toute responsabilité (lui et ses collègues, on s'entend) dans l'état de la situation concernant l'exclusion des femmes (ou le sentiment d'exclusion, car les deux sont importants), le maintien d'un boys'club... et ça n'aurait RIEN À VOIR avec leurs jokes machos et leurs propos sexistes répétitifs, bien sûr que non! Et on termine la chronique avec de bon gros rires gras!

C'est la faute au patriarcââât!